Muriel avec sa petite famille

Muriel avec sa petite famille

« Ce petit a trop de langues ! »

Témoignage et interview de Muriel Wasson

Pensez-vous que votre fils a eu des difficultés au précoce parce qu’il n’était pas prêt pour apprendre une deuxième langue, en l’occurrence le luxembourgeois ?

Avec ma fille, nous avons mélangé les deux langues (français dominant et luxembourgeois) dès le début et ça s’est très bien passé. Nous avons fait pareil pour mon fils et ce n’était vraiment pas une bonne idée. Comme expliqué plus haut, il a parlé très tard. Il est donc arrivé au précoce avec un langage très limité ; quelques mots de français et finalement quasi rien en luxembourgeois. Il était dans une classe où on lui parlait français et luxembourgeois. Je trouve que ça n’a pas arrangé les choses ; j’attendais de l’école qu’on parle à mon fils exclusivement en luxembourgeois comme cela avait été le cas pour ma fille. Après un an de précoce, il ne parlait toujours pas le luxembourgeois et le français était une catastrophe. Nous avons consulté des spécialistes et leur réponse était toujours la même : « Ce petit a trop de langues ! » Vers l’âge de 4 ans, selon les recommandations de l’orthophoniste, nous avons arrêté de lui parler luxembourgeois. A 5 ans et demi il a enfin fait des phrases en français. En dernière année de maternelle, l’école nous a quasiment obligés de faire suivre notre fils par une psychomotricienne et une orthophoniste en luxembourgeois. Je dis « quasiment obligés » car on nous a dit que sans ça, l’école ne pourrait pas l’accepter en première primaire. Cela a été une énorme pression pour toute la famille. Nous avons consulté plusieurs spécialistes. L’orthophoniste francophone ainsi que la psychologue nous ont bien expliqué qu’il serait préférable qu’il fixe le français une bonne fois pour toutes afin qu’il puisse avoir une base solide. D’après elles, pour certains enfants, il est nécessaire qu’une langue de référence soit acquise pour que les autres langues puissent venir se greffer par-dessus sans soucis. Elles ont aussi ajouté, que malheureusement, ici au Luxembourg, où tout le système scolaire est basé sur les langues, elles n’ont pas vraiment le droit de me dire d’arrêter le luxembourgeois avec lui.  

Il a suivi des séances de luxembourgeois intensif chez une orthophoniste luxembourgeoise et malgré tout, ça n’a pas été suffisant pour aller en première primaire.

Aujourd’hui, à bientôt 7 ans, il a fait de réels progrès en français, même si ça reste difficile (il garde un retard de langage). Par contre le luxembourgeois, ce n’est toujours pas ça. Bref, au final, il parle deux langues étrangères, l’une plus que l’autre.  Par contre, il a une grande soif d’apprendre dans d’autres matières et à bientôt 7 ans, il s’ennuie à l’école maternelle. Ce n’est plus adapté pour lui.

Je me dis aujourd’hui que nous avons fait des erreurs, que nos choix n’étaient pas les bons et que nous aurions dû garder une seule langue jusqu’à ce qu’il se sente prêt.

Pour répondre à votre question : oui je pense sincèrement que ses difficultés scolaires proviennent d’un manque de maturité qu’a eu mon fils vis-à-vis du langage et que tout ceci aurait pu être plus ou moins évité s’il y avait eu moins de pression par rapport à ce qu’on attend des enfants dans les écoles concernant les langues. Je dis plus ou moins évité car il est clair que mon fils n’est pas doué pour les langues. Mais dans notre système, un enfant qui n’a pas la bosse des maths réussira mieux qu’un enfant qui n’est pas doué pour les langues puisque tout le système est basé sur les langues. C’est dommage !

A votre avis est-ce qu’on force trop les enfants afin qu’ils apprennent plusieurs langues dans notre pays ? Ou bien les méthodes ne sont-elles pas adaptées ?

Oui, c’est évident ! Personnellement j’ai été adoptée. Entre l’âge d’un et 6 ans, j’ai fait des allers-retours entre ici et la Belgique. En Belgique, l’obligation scolaire commençait à l’époque avec l’entrée au primaire. Officiellement déclarée en Belgique, même si je passais le plus clair de mon temps au Luxembourg, je suis donc passée à travers les mailles du filet. J’avais des futurs parents qui se sont beaucoup occupés de moi et qui m’ont appris à lire et à écrire avant l’entrée en primaire. Par contre, ils ne m’ont ni parlé en allemand ni en luxembourgeois étant donné qu’on ne savait pas si j’allais rester. J’ai donc fait mon entrée au primaire au Luxembourg sans parler un seul mot de luxembourgeois et ça s’est très bien passé. Je savais lire, je savais écrire et après quelques mois, j’ai aussi parlé luxembourgeois puis allemand comme tout le monde. Tout ça s’est déroulé sans pression.

Aujourd’hui, une telle chose n’est plus possible. Tout est basé sur les langues. Si un enfant ne parle pas, on met la pression sur ses parents. On vous menace déjà de redoublement en maternelle (on n’a plus le droit de dire redoublement mais allongement de cycle ; au bout du compte, le résultat est le même !) A notre époque, on faisait toute sa scolarité (les 6 ans) avec les mêmes camarades de classes. Aujourd’hui, dans les écoles, on joue les apprentis-psychologues ! L’année dernière, dans l’école de notre commune, en fin de cycle 2 (donc fin de 2e primaire), 6 enfants sur 45 étaient menacés de rallongement. C’est 13% ! Et comme si ça ne suffisait pas, on mélange les classes ! Les enfants perdent leurs repères.

Quand les enfants arrivent en primaire, ils doivent se concentrer pour apprendre à lire, à écrire et en plus on leur impose encore des langues qui ne sont pas les leurs (même le vrai petit Luxembourgeois se retrouve devant une nouvelle langue – l’allemand). Les deux premières années ressemblent à un bourrage de crâne de vocabulaire. Et en plus les journées sont longues ; encore plus pour les enfants qui sont au foyer de 7 heures à 19 heures pour certains. C’est trop pour des enfants ! J’ai une amie allemande qui me dit que chez eux, ils vont à l’école seulement le matin. Chez nos voisins français, les enfants apprennent à lire et à écrire très tôt. Pourquoi ne pas apprendre aux enfants de dernière maternelle à lire et à écrire ? Quand c’est fait sous forme de jeux, c’est moins fastidieux. Et personnellement, c’est ce qui m’a permis de me concentrer sur les langues.

Je crois qu’on réfléchit trop, qu’on veut en faire trop et qu’on est trop occupés à courir après les statistiques. Je pense qu’on devrait arrêter de participer à des études (cf. PISA) comme s’il s’agissait de gagner un concours et ne plus s’occuper du bien-être des enfants.

Quoi qu’il en soit, je pense que notre société en impose trop aux enfants.

Je trouve aussi que dans un pays aussi multiculturel que le nôtre, on devrait pouvoir avoir le choix partout de faire son cursus scolaire en allemand et en français, deuxième langue ou français et allemand, deuxième langue comme c’est le cas à Differdange. Après le Bac, beaucoup de jeunes quittent le Luxembourg pour étudier à l’étranger. Tous n’iront pas en Allemagne. C’est une très belle opportunité de pouvoir choisir sa langue scolaire. Et soyons honnêtes, même si on reconnaît le Luxembourg pour sa richesse linguistique, on n’est pas tous des cracks en français ET en allemand. Ils sont rares ceux qui peuvent se vanter de maîtriser parfaitement les deux langues.

Quant à l’anglais, qu’on laisse ça pour le lycée !

D’après vous, les enfants apprendront les langues sans difficultés à partir du cycle 2.1. si on respecte leurs besoins naturels ?

Oui. A l’instar de mon exemple personnel (voir plus haut) je rejoins les spécialistes que j’ai rencontrés dans leur idée qu’il est plus facile de venir greffer une deuxième, troisième, … langue sur une langue forte.

Quelles étaient les solutions pour votre famille après ces années perdues, comme vous dites ?

Personne ne pourra me rendre ces années. Les erreurs qui ont été faites nous servent de leçon. Comme je vous l’ai dit, si je devais recommencer, et même si pour certains cela peut sembler loufoque, mes enfants n’iraient ni au précoce ni à la maternelle.

J’avais décidé de reprendre le travail cette année mais vu les circonstances, mon mari et moi avons décidé que je resterai encore un peu à la maison. Dans l’intérêt de notre fils, nous avons décidé de pratiquer avec lui le homeschooling dès janvier 2017 afin de le préparer correctement et en fonction de ses besoins spécifiques au cycle 2.1. voire 2.2. Ensuite on verra. Peut-être que d’ici-là on aura d’autre écoles internationales.

Qu’est-ce qui rend les enfants heureux ?

Connaissez-vous la chanson « O wat hätt ech gär » du CD Léiwe Kleeschen ? Voilà ce dont les enfants ont besoin : moins de matériel et plus d’amour et d’attention.

12.12.2016


 

Je m’appelle Muriel. Adoptée, je suis arrivée officiellement au Luxembourg à l’âge de 6 ans. Mes parents étaient commerçants en ville et nous logions au-dessus du magasin. J’ai donc eu la chance d’avoir une maman à la maison et j’ai trouvé ça génial.

A l’arrivée de notre premier enfant, j’ai mis mon job de responsable dans les ressources humaines entre parenthèses pour me réorienter en tant qu’assistante parentale. Cela a beaucoup choqué mon entourage mais ça m’a permis de donner à mes enfants ce que j’ai moi-même reçu de mes parents. En plus mes enfants ont toujours eu des petits compagnons de jeux à la maison. Je ne demande pas que mes enfants fassent la même chose à leur tour car beaucoup de gens sont malheureusement obligés de travailler à deux pour payer les factures, mais j’espère qu’un jour ils sauront apprécier le cadeau que nous nous sommes fait mutuellement.

 

 

 

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